Ca S’Est Passé Un… 23 Décembre 1954 : Sortie de 20.000 Lieues Sous Les Mers


Disney est souvent associé à l’animation. On pense aussi aux parcs. Mais au début des années 1950, les longs métrages d’animation coûtent de plus en plus cher, et Walt veut prouver qu’il sait raconter autre chose. Il va alors prendre l’un des plus gros risques de sa carrière.
Le 23 décembre 1954, à New York, Disney plonge, au sens propre, dans l’un des romans les plus célèbres de la littérature française.
1. Un pari audacieux : Jules Verne passe chez Disney
Ce jour-là, au cinéma Astor de New York, a lieu la première mondiale de « 20 000 lieues sous les mers », adapté du roman de Jules Verne. C’est un film en prises de vues réelles, et un événement à plusieurs titres : c’est le tout premier long métrage Disney distribué par Buena Vista, la toute nouvelle société de distribution du studio. C’est aussi la production la plus coûteuse et la plus ambitieuse que Disney ait jamais montée jusque-là.

L’histoire se déroule en 1868. La rumeur se répand d’un monstre marin gigantesque qui s’attaque aux navires dans l’océan Pacifique. L’équipe de Pierre Aronnax, partie pour traquer la créature, découvre qu’il s’agit en réalité d’un sous-marin d’une technologie stupéfiante, le Nautilus, commandé par le mystérieux capitaine Nemo. Ses passagers deviennent ses hôtes, ou ses prisonniers, jusqu’à l’affrontement avec un calmar géant et la fin tragique de Nemo.

Pour autant, Walt Disney n’est pas le premier à s’attaquer à ce monument de la littérature française. Le roman de Jules Verne, paru d’abord en feuilleton entre 1869 et 1870, a déjà été adapté au cinéma au début du siècle, d’abord dans un court métrage de Méliès, puis dans un film de Stuart Paton, en 1916. Mais cette fois, les moyens sont gigantesques.

L’idée vient d’un artiste de l’équipe, Harper Goff. Walt Disney découvre des images sous-marines et des storyboards que Goff a réalisés pendant la production des « True-Life Adventures », et il est séduit. En décembre 1951, la presse annonce que Disney a racheté les droits du roman, et les storyboards et dessins de Goff servent de base au film.

Le projet était en effet d’abord imaginé comme un film d’animation, avant de basculer vers la prise de vues réelles. C’est un vrai pari, car le studio n’avait pas encore l’habitude de produire des films de cette ampleur. C’est l’un des plus gros paris de Walt Disney : si le film échoue, les conséquences financières pour le studio seront lourdes.
2. Des stars, un tournage titanesque et un Nautilus de légende
Pour être à la hauteur de cette ambition, Disney engage, là aussi pour la première fois, de très grandes vedettes internationales. Kirk Douglas incarne Ned Land, le harponneur, James Mason prête ses traits au capitaine Nemo, Paul Lukas joue le professeur Aronnax, et Peter Lorre interprète son assistant, Conseil. C’est la première fois que des stars de ce niveau apparaissent dans un film Disney. James Mason, en particulier, est alors l’un des acteurs les plus en vue du monde. Il campe un Nemo sombre, hautain et tourmenté, qui restera dans les mémoires.
À la réalisation, on trouve Richard Fleischer, le fils de Max Fleischer, l’un des anciens grands rivaux de Walt dans l’animation. Disney a d’ailleurs pris soin de s’assurer que Max ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’il engage son fils.
Le tournage a la réputation d’avoir été titanesque. Il se déroule entre janvier et juin 1954, aux Bahamas et en Jamaïque pour les scènes sous-marines et les décors naturels. Certaines séquences en extérieur sont si complexes qu’elles mobilisent plus de 400 techniciens. Au studio Disney, on construit en outre un immense bassin d’effets spéciaux. Le budget grimpe ainsi à 5 millions de dollars, ce qui fait du film le plus cher du studio à cette époque.

Parmi les effets spéciaux figure le fameux calmar géant, qui ne fut pas une mince affaire. Les équipes ont fabriqué un calmar mécanique, doté de tentacules de douze mètres. Mais lorsque la scène a été tournée au crépuscule, sur une mer calme, le mécanisme était trop apparent et l’animal trop artificiel. La séquence a donc été retournée de nuit, en pleine tempête : cela a ajouté au drame, et les câbles étaient dissimulés. L’idée viendrait de Walt Disney lui-même.

L’autre grande vedette du film est le Nautilus lui-même. Son design figurait déjà dans les dessins de Harper Goff. Loin du sous-marin lisse et fuselé, celui-ci imagine un vaisseau ornemental, d’inspiration victorienne, avec des rivets, des plaques de fer et une silhouette qui évoque un requin. Le film prend d’ailleurs une petite liberté avec le roman : le sous-marin y fonctionne à l’énergie atomique, alors que Verne l’imaginait alimenté par des batteries.
3. Un film grave, une chanson, un succès public et critique
Malgré l’imagination démesurée de Walt, le film reste fidèle au message du roman, et c’est ce qui le distingue d’un simple film d’aventures familial. Le Nemo de James Mason n’est pas un méchant de pacotille : c’est un homme brisé, qui a vu sa famille torturée et qui a choisi de se retirer au fond des mers.
Il détient un secret scientifique qu’il refuse de livrer à un monde qu’il juge trop belliqueux, et le film pose une vraie question morale : peut-on condamner un homme prêt à tuer pour empêcher des guerres ? Il se termine sur une note d’espoir, avec les dernières paroles de Nemo, qui affirme que le monde connaîtra un jour une vie meilleure. Un ton sérieux, qui tranche avec l’image du studio.

Comme souvent chez Disney, la musique a aussi sa place. « A Whale of a Tale », écrite par Norman Gimbel et Al Hoffman et chantée par Kirk Douglas, fait figure de petit moment de bonne humeur au milieu de l’aventure et est restée célèbre.
Tous les ingrédients sont réunis pour la sortie. Le film est présenté en première mondiale à New York, au cinéma Astor, le 23 décembre 1954, puis déployé deux jours plus tard, le jour de Noël, dans 65 grandes villes à travers les États-Unis : un lancement calibré pour ce week-end de fête.
En amont, Disney a préparé le terrain. Dès le 8 décembre 1954, le studio diffuse dans son émission « Disneyland » un documentaire sur les coulisses du film, qui met en avant les prouesses techniques du tournage. Quelques jours plus tôt, on avait aussi vu Kirk Douglas chanter la chanson du film à la télévision. Une stratégie très moderne pour l’époque.
L’accueil du public est à la hauteur du pari. Le film démarre à la deuxième place du box-office américain, puis devient numéro un à son troisième week-end. En janvier 1956, il cumule environ 8 millions de dollars de recettes de distribution aux États-Unis et au Canada, ce qui en fait l’un des plus gros succès de l’année 1954. La critique est elle aussi enthousiaste : elle salue un film qui combine ingéniosité photographique et narration imaginative, et parle d’une merveille technique. La performance de James Mason est particulièrement louée pour la profondeur qu’il donne à la figure de Nemo.

Aux Oscars 1955, le film obtient trois nominations et en remporte deux : celui de la meilleure direction artistique en couleurs et celui des meilleurs effets spéciaux.
En France, il faut patienter un peu. Le public français doit attendre l’automne suivant : après une sortie parisienne à la fin du mois de septembre, le film sort sur les écrans français le 7 octobre 1955.
Pour Disney, le pari est réussi. Le film a prouvé que le studio peut réussir en prises de vues réelles. Il ouvre la porte à des films d’aventure à gros budget, installe Buena Vista comme distributeur à part entière et montre que Disney sait attirer des stars internationales. Dans les années suivantes, le studio multipliera l’expérience.
4. Du grand écran aux parcs Disney
Le film ne s’est pas arrêté aux salles de cinéma : il a nourri les parcs Disney. Disneyland ouvre en Californie le 17 juillet 1955, alors que le film est encore à l’affiche. Walt prend alors une décision marketing brillante : trois semaines plus tard, le 5 août 1955, ouvre l’« exposition 20 000 lieues sous les mers », un parcours à pied qui présente les décors et les accessoires originaux du film, avec le Nautilus, l’orgue de Nemo et les scaphandres. Elle restera ouverte jusqu’en 1966.

En 1959, le « Submarine Voyage » ouvre à son tour et emmène les visiteurs dans un lagon. Mais c’est surtout le Magic Kingdom, en Floride, qui consacre le film : le 14 octobre 1971, deux semaines après l’ouverture du parc, ouvre « 20 000 lieues sous les mers : le voyage en sous-marin », avec des véhicules directement inspirés des dessins de Harper Goff, un orgue jouant le thème du film et un récit rappelant la voix de James Mason.
Disneyland Paris n’est pas en reste : le 4 juillet 1994 s’ouvre « Les Mystères du Nautilus », à Discoveryland. Il s’agit d’un parcours à pied à l’intérieur d’une reconstitution fidèle du Nautilus du film, avec une rencontre surprenante avec le calmar géant.

Enfin, à Tokyo DisneySea, depuis le 4 septembre 2001, l’attraction « 20 000 lieues sous les mers » embarque les visiteurs pour une mission sous la direction du capitaine Nemo, dans la zone de l’Île Mystérieuse.
Un pari financier devenu une source d’inspiration durable : une plongée dans les profondeurs du Nautilus qui, soixante-dix ans plus tard, continue de faire rêver.




