Ca S’Est Passé Un… 14 Octobre 1926 : Naissance de Winnie l’Ourson


Dans l’univers Disney, on s’attend à ce que tout ait été imaginé entre les murs des studios de Burbank : un crayon, une feuille, une idée d’animateur. Pourtant, certains des personnages les plus aimés de la maison sont arrivés avec une histoire déjà longue, des lecteurs fidèles et même une apparence bien établie. L’un d’eux est tout rond, doux, un peu distrait… Il est devenu un pilier de l’univers Disney, mais il a vu le jour avant que la maison n’ait seulement commencé à raconter ses grandes histoires : c’était le 14 octobre 1926.
1. Un livre discret dans le Londres de 1926
Ce jour-là, à Londres, la maison d’édition Methuen met en vente un livre intitulé Winnie-the-Pooh, signé Alan Alexander Milne et illustré par Ernest Howard Shepard. En français, c’est évidemment Winnie l’Ourson. Le personnage est donc né dans la même décennie que les studios Disney, mais dans un tout autre monde.
En réalité, la naissance de Winnie est étalée dans le temps. Le 14 octobre 1926 correspond à la naissance du livre, mais le nom de Winnie-the-Pooh est apparu un peu plus tôt, le 24 décembre 1925, dans un conte de Noël commandé par le journal londonien Evening News. Ce conte, intitulé « The Wrong Sort of Bees », deviendra le premier chapitre du livre. Et avant cela, en 1924, un ours en peluche discret avait déjà fait une petite apparition dans un recueil de poèmes de Milne sous le nom de « Mr Edward Bear ».

Le 14 octobre 1926 n’a rien d’un événement extraordinaire, avec tapis rouge : c’est une sortie de livre, discrète, dans la Londres des années 1920. C’est la réaction du public qui en fera un événement.
En ouvrant le livre, le lecteur découvrait dix chapitres à l’humour pince-sans-rire, pleins de tendresse, avec un narrateur qui s’adresse à l’enfant et qui discute avec lui. Dès la première page, on rencontre un ours qui descend l’escalier derrière Christopher Robin, la tête qui cogne chaque marche. Winnie y est présenté comme un « ours de très peu de cervelle », qui compose de petits chants improvisés et ne pense qu’au miel. Il grimpe à un arbre pour attraper des abeilles, s’accroche à un ballon bleu pour passer pour un petit nuage, reste coincé dans le terrier de Lapin pour avoir trop mangé. Ce sont ces chapitres que Disney adaptera plus tard.
2. Aux origines de l’ourson : une ourse, un jouet et un cygne
D’où vient cet ours ? Trois origines se rejoignent.
La première est une vraie ourse, dont l’histoire commence en 1914. Un vétérinaire de l’armée canadienne, le lieutenant Harry Colebourn, voyage en train vers un camp d’entraînement au Québec. Dans l’Ontario, il achète pour vingt dollars une petite ourse noire orpheline. Il la baptise Winnipeg, nom qui devient très vite… Winnie. Elle devient la mascotte du régiment, puis est confiée au zoo de Londres lorsque les soldats partent au front. Là, Winnie devient l’une des vedettes du zoo, et le petit Christopher Robin Milne, fils de l’écrivain, l’adore.

La deuxième source d’inspiration est l’ours en peluche que le petit garçon a reçu pour son anniversaire. Il l’appelle d’abord Edward, avant de lui donner le nom de Winnie. Quant à « Pooh », c’est le nom que l’enfant avait donné à un cygne qu’il nourrissait. Winnie-the-Pooh, c’est donc la rencontre d’une ourse, d’un cygne et d’un jouet.

Le décor, lui aussi, a une origine connue. Les Milne vivaient dans le Sussex, près de l’Ashdown Forest, et la fameuse forêt des Cent Acres des livres s’en inspire directement. Milne écrit en regardant son fils jouer avec ses peluches dans ce cadre : il compose les histoires de Winnie presque comme un cadeau pour lui.
Vient ensuite Ernest Howard Shepard, chargé d’illustrer ces histoires. Il est venu plusieurs fois observer les lieux décrits par Milne. Ses dessins vont fixer la silhouette de Winnie : un ourson rond, sans vêtement, très simple.
3. Les amis de Winnie, entre jouets et inventions
Presque tous les compagnons de Winnie sont déjà présents dans le livre de 1926 : Porcinet, l’âne Bourriquet, Maman Gourou et son Petit Gourou, ainsi que Coco Lapin et Maître Hibou. Le grand absent est Tigrou, qui n’arrive que deux ans plus tard, en 1928, dans le second recueil, La Maison de Winnie l’Ourson, en bondissant et en bousculant tout le monde.
Tous ne sont pas des jouets de Christopher Robin. Porcinet, Bourriquet, Grand Gourou, Petit Gourou et Tigrou sont bien de vrais jouets du petit garçon, tandis que Hibou et Lapin ont été inventés par Milne.
Les jouets existent d’ailleurs toujours. En 1947, ils partent aux États-Unis chez l’éditeur américain de Milne. Ils y resteront jusqu’en 1987, date à laquelle ils sont offerts à la Bibliothèque publique de New York, où ils sont toujours exposés. Il ne manque que Petit Gourou, perdu dans le verger de la maison familiale bien avant le départ pour l’Amérique.

4. De Londres à Disney : une conquête en plusieurs étapes
Disney n’a pas « acheté » Winnie en une seule fois : il y a eu plusieurs étapes. En 1930, un agent littéraire américain, Stephen Slesinger, obtient de Milne les droits de commercialisation pour l’Amérique du Nord, ainsi que des droits pour l’enregistrement et, plus tard, la télévision. C’est lui aussi qui fait fabriquer, dès 1932, une peluche de Winnie avec un petit t-shirt rouge. En 1961, Walt Disney Productions obtient les droits cinématographiques de la veuve de Milne, ainsi que les droits de télévision et de produits dérivés de la veuve de Slesinger, Shirley.

Walt Disney avait découvert Winnie grâce à sa fille Diane, qui adorait les livres. Il a chargé ses équipes de rester très fidèles à Milne. Il aurait même pensé à un long-métrage, avant de juger que les livres, faits d’épisodes, se prêtaient mal à un film complet. Il a donc préféré un moyen-métrage, pour présenter l’ourson au public.

Winnie l’Ourson et l’Arbre à miel sort aux États-Unis le 4 février 1966, en première partie d’un film en prises de vue réelles, Quatre Bassets pour un danois. C’est le dernier court-métrage produit sous la direction de Walt, qui meurt à la fin de la même année. Le film s’inspire des premiers chapitres du livre, mais Disney fixe l’image que le monde entier a aujourd’hui de Winnie, avec son petit t-shirt rouge trop court.

Une suite suit : Winnie l’Ourson dans le vent sort en 1968 et reçoit l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation ; il fait entrer Tigrou dans l’histoire. Une nouvelle suite voit le jour en 1974. Le 11 mars 1977, les trois moyen-métrages sont réunis, avec de nouvelles scènes de liaison, dans le long-métrage Les Aventures de Winnie l’Ourson, qui sort aux États-Unis. Plus tard viendront des séries télévisées, des longs-métrages comme Les Aventures de Tigrou en 2000, Les Aventures de Porcinet en 2003, Winnie l’Ourson et l’Éfélant, puis, en 2011, un film d’animation traditionnel intitulé simplement Winnie l’Ourson.

Le véritable rachat, lui, intervient en 2001, après une longue bataille juridique avec les héritiers de Milne, pour un montant d’environ 350 millions de dollars. Parmi les bénéficiaires figurent la famille de l’illustrateur Shepard et Christopher Robin Milne. Ce dernier a vécu cet héritage de façon compliquée : il a gardé pendant des années une relation ambivalente avec le personnage, qui l’avait rendu célèbre malgré lui. Il a été associé aux accords avec Disney, mais sans jamais en faire un projet personnel.

Aujourd’hui, le livre de 1926 est entré dans le domaine public aux États-Unis, le 1er janvier 2022. N’importe qui peut désormais utiliser le Winnie original des pages de Milne et de Shepard, sans t-shirt rouge. Ce qui reste protégé, ce sont les éléments propres à Disney : ses films, ses dessins, sa version du personnage. Il existe donc désormais deux Winnie : celui de la littérature, libre, et celui de Disney, qui conserve son univers.
Une centaine d’années plus tard, c’est toujours le même ourson, toujours en quête de miel, qui nous emmène dans la forêt des Rêves bleus.


