Ca S’Est Passé… 3 Novembre 2001 : Première d’Encanto


Il y a des films qui, dès leur avant-première, sentent déjà le classique. Il y en a même qui, sur le tapis rouge, ne laissent absolument rien deviner du raz-de-marée culturel qu’ils s’apprêtent à déclencher quelques semaines plus tard. C’est exactement ce qui s’est produit le 3 novembre 2021, quand Hollywood a déroulé son tapis rouge pour un film qui, sans le savoir encore, allait conquérir la planète entière : « Encanto : La Fantastique Famille Madrigal », soixantième long métrage d’animation des studios Disney. Ce soir-là, personne ne pouvait se douter que ce film connaîtrait un démarrage commercial discret avant de devenir, quelques semaines plus tard, l’un des plus grands phénomènes culturels de la décennie.
Chapitre 1 — Une famille nombreuse, une comédie musicale et la Colombie
Tout commence en 2016, juste après la sortie de « Zootopie ». Les réalisateurs Byron Howard et Jared Bush savent déjà qu’ils veulent enchaîner sur une comédie musicale, un genre qu’ils n’ont encore jamais abordé. C’est à ce moment-là que John Lasseter, alors directeur créatif de Disney Animation, leur présente un compositeur qui commence tout juste à travailler avec les studios : Lin-Manuel Miranda, déjà auréolé du succès phénoménal de sa comédie musicale « Hamilton ». C’est en s’associant à lui que le projet évolue vers une comédie musicale résolument latino-américaine.

Le thème central du film — une famille nombreuse aux pouvoirs magiques — naît d’une expérience très personnelle des deux réalisateurs, qui ont eux-mêmes grandi dans des familles nombreuses. C’est ce qui les pousse à construire un film musical autour d’une douzaine de personnages principaux, un défi énorme pour des animateurs habitués à n’en gérer que deux ou trois par film. Pendant les cinq années de développement, leur préoccupation centrale est simple : comment perçoit-on les autres membres de sa famille, et comment est-on soi-même perçu par eux ? Ils consultent même des psychologues et arrivent à la conclusion que cette question de perception de soi et des autres est universelle.

Reste à choisir le décor. Deux consultants originaires de Colombie, Juan Rendon et Natalie Osma, avaient déjà travaillé avec l’équipe sur un précédent projet. Leurs échanges avec Howard, Bush et Miranda orientent le projet vers ce pays. En 2018, les cinq partent ensemble sur place et visitent la fondation Gabriel García Márquez, auteur de « Cent Ans de solitude », dont le réalisme magique irrigue tout le scénario. C’est là-bas qu’ils rassemblent des experts culturels colombiens pour accompagner la production jusqu’au bout.
Chapitre 2 — La musique, colonne vertébrale du film
Puisqu’il s’agit d’une comédie musicale, la composition occupe une place centrale. Lin-Manuel Miranda commence à écrire en juin 2020, avec l’objectif de composer huit chansons originales mêlant anglais et espagnol. La partition instrumentale, elle, est confiée à Germaine Franco, déjà connue pour la musique de « Coco ».

Fait notable, des chorégraphes participent au projet pour la première fois, ce qui permet d’attribuer un style de danse différent à chaque personnage : la salsa pour Mirabel, le reggaeton pour Luisa.

Ce personnage de Luisa mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête : cette sœur à la force herculéenne s’écarte du physique fin et longiligne habituellement associé aux héroïnes Disney. L’artiste Dylan Ekren racontera plus tard avoir dû négocier âprement pour que Luisa conserve sa carrure musclée, alors même que la force est précisément ce qui définit son personnage.
Chapitre 3 — Une avant-première réussie, un accueil critique chaleureux… et un démarrage discret
L’avant-première mondiale se tient le 3 novembre 2021 au El Capitan Theatre, la salle historique d’Hollywood Boulevard. Sur le tapis rouge, toute la distribution vocale du film est présente, entourée de l’équipe créative au grand complet. On aperçoit également d’autres vedettes, comme Auli’i Cravalho, interprète de Vaiana.

Le film est immédiatement bien accueilli sur le plan critique : on loue la richesse de l’animation, la profondeur des personnages, la fidélité culturelle à la Colombie, ainsi que l’originalité du film à aborder des thèmes comme le traumatisme transgénérationnel.

Pourtant, le succès critique ne se traduit pas par un carton au box-office. Le démarrage reste correct, sans plus, et le film achève sa carrière en salles autour de 261 millions de dollars de recettes, pour un budget de production estimé entre 120 et 150 millions de dollars — bien loin d’un triomphe commercial.
Chapitre 4 — Le basculement : quand Disney+ et TikTok créent le phénomène
Tout change à partir du 24 décembre 2021, date de la sortie d’Encanto sur Disney+. Le film devient alors viral, porté par les réseaux sociaux et TikTok en particulier. L’élément déclencheur de cette explosion est une chanson : « Ne parlons pas de Bruno ».

Son ascension dans les classements est vertigineuse. Début 2022, elle entre pour la première fois au Billboard et grimpe très vite à la cinquième place. À la mi-janvier, elle dépasse un monument Disney, « Libérée, Délivrée » tiré de « La Reine des Neiges », devenant ainsi la chanson issue d’un film Disney la mieux classée depuis vingt-six ans.
Le 5 février 2022, elle atteint carrément la première place du Billboard, devenant la deuxième chanson de toute l’histoire d’un film d’animation Disney à décrocher ce sommet, après « Un Monde Nouveau » d’Aladdin en 1993. Elle y restera cinq semaines consécutives, ce qui en fait, à ce jour, la chanson Disney restée le plus longtemps numéro un de toute l’histoire du classement.

Ce succès est d’autant plus inattendu que Disney n’avait même pas soumis « Ne parlons pas de Bruno » pour les Oscars, lui préférant une autre chanson du film, « Dos Oruguitas ».
Ainsi, ce 3 novembre 2021, sur le tapis rouge de l’El Capitan Theatre, personne ne pouvait imaginer l’incroyable destinée qui attendait ce film — une destinée qui ne s’est finalement pas jouée dans les salles de cinéma, mais sur les réseaux sociaux.

