
On connaît Disney pour ses films légendaires comme Blanche-Neige, Cendrillon ou Pinocchio, pour ses parcs à thème emblématiques et pour sa capacité unique à créer des univers magiques qui ont marqué plusieurs générations. Ce que l’on sait moins, c’est que durant les années 1940, le studio s’est engagé pleinement dans l’effort de guerre en produisant des films éducatifs, informatifs et de propagande.
Un tournant majeur a lieu le 19 novembre 1941, date qui marque le début officiel de cette nouvelle mission.
Chapitre 1 – Un studio fragilisé par la crise et la guerre
Au début des années 1940, le studio sort d’un âge d’or initié par les succès de Blanche-Neige et les Sept Nains, Pinocchio et Fantasia. Si ces films ont assuré une renommée internationale, ils ont aussi lourdement pesé sur les finances. Leur production ambitieuse s’est révélée coûteuse, et les recettes ne suffisent plus à équilibrer les comptes.

La situation se dégrade encore avec l’effondrement du marché européen à cause du déclenchement de la guerre, privant le studio d’une source majeure de revenus. Parallèlement, une grève des animateurs éclate en 1941, réclamant de meilleures conditions de travail et des salaires plus équitables. Cette crise sociale met en lumière de fortes tensions internes et fragilise temporairement l’image du studio.

C’est dans ce contexte économique et humain particulièrement sombre que Disney va s’engager dans une nouvelle voie : participer à l’effort de guerre.
Chapitre 2 – Disney, outil stratégique et diplomatie culturelle
Le gouvernement américain identifie rapidement le potentiel du studio : une créativité reconnue, une immense popularité et une capacité rare à toucher tous les publics. Disney devient alors un outil stratégique de communication, d’éducation et d’influence.
Face à la montée des idéologies fascistes, les États-Unis lancent la politique dite du « bon voisinage », destinée à renforcer les liens avec les pays d’Amérique latine. Pour cela, ils font appel à des figures influentes du cinéma hollywoodien. Disney, fort de son rayonnement international et de son influence culturelle, est choisi pour incarner cette diplomatie douce.
Une délégation d’animateurs se rend alors en Amérique du Sud pour une tournée de dix semaines. Le voyage conduit au Brésil, en Argentine, au Chili et en Uruguay. Des rencontres ont lieu avec des présidents, des artistes et des producteurs locaux. Le studio y collecte idées, inspirations et folklore, qui nourriront par la suite des films comme Saludos Amigos ou Les Trois Caballeros.

Ce voyage contribue à forger durablement le rôle de Disney comme ambassadeur culturel.
Chapitre 3 – The Thrifty Pig, naissance d’un cinéma de propagande
Le 19 novembre 1941 sort The Thrifty Pig, un court-métrage qui marque le début d’une nouvelle phase dans l’histoire du studio. Derrière son apparente simplicité, ce film est une œuvre de propagande assumée.

Commandé par le National Film Board of Canada, le court-métrage s’inscrit dans une campagne destinée à promouvoir la collecte de bons de guerre, indispensables au financement de l’effort militaire. Sa sortie intervient quelques jours seulement avant l’attaque de Pearl Harbor et l’entrée officielle des États-Unis dans le conflit, témoignant d’un engagement très précoce.

Pour réduire les coûts et accélérer la production, le studio réutilise l’animation du Silly Symphony The Three Little Pigs de 1933. Les décors sont adaptés, les effets sonores modernisés, et le Grand Méchant Loup est transformé : il porte désormais un uniforme nazi orné d’une croix gammée. Les briques de la maison deviennent des bons de guerre, symboles de la solidité de l’effort collectif face à l’ennemi.

Le film est chargé de symbolisme : le loup incarne la menace nazie, tandis que les bons de guerre représentent la participation individuelle à la victoire. En s’appuyant sur des personnages populaires et un récit familier, le message est rendu accessible sans jamais devenir ouvertement moralisateur.

La célèbre chanson « Qui a peur du Grand Méchant Loup » est elle aussi détournée. La mélodie reste la même, mais les paroles changent radicalement pour devenir un outil de propagande :
« Qui a peur du grand méchant loup.
L’Union Jack flotte toujours.
Nous serons sauvés du grand méchant loup
Si vous partagez votre épargne. »
Chapitre 4 – Les personnages Disney au service de la mobilisation
The Thrifty Pig n’est que le début. De nombreux personnages Disney sont mobilisés pour accompagner l’effort de guerre, chacun selon son rôle et son image.

Donald Duck devient la figure la plus impliquée. Dans Der Fuehrer’s Face, un court-métrage de huit minutes, il incarne un citoyen soumis à la propagande et à la discipline d’un régime nazi fictif. Son quotidien est absurde et oppressant : un petit déjeuner composé d’un grain de café, d’une tranche de pain rassis découpée à la scie et d’un simple arôme d’œufs au bacon, puis un travail harassant dans une usine d’artillerie ponctué de saluts nazis. Le cauchemar prend fin lorsqu’il se réveille en pyjama aux couleurs américaines.
Le film recevra l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation et deviendra un symbole de la dénonciation de l’oppression nazie.

Donald apparaît également dans Donald Gets Drafted, où il découvre avec incrédulité la discipline militaire, dans The Vanishing Private ou encore dans Sky Trooper, où il devient un parachutiste maladroit. L’humour sert ici à divertir tout en préparant le public aux réalités de la mobilisation. La discipline militaire est souvent incarnée par Pat Hibulaire, qui endosse pour l’occasion l’uniforme américain.

Mickey Mouse est moins présent à l’écran, mais il apparaît dans des affiches et des supports éducatifs. Dingo joue parfois un rôle similaire à celui de Donald. Minnie, quant à elle, symbolise le soutien civil, notamment celui des ménagères américaines. Dans Out of the Frying Pan, accompagnée de Pluto, elle explique l’importance de recycler la graisse de cuisson, riche en glycérine, un élément essentiel pour l’industrie de guerre.
Conclusion
L’engagement de Disney durant la Seconde Guerre mondiale rappelle que le studio ne fut pas seulement un créateur de rêves et de féerie. En transformant ses personnages emblématiques et sa culture populaire en outils de communication, d’éducation et de propagande, Disney est devenu un acteur à part entière de l’effort de guerre.
Une page méconnue mais fascinante de son histoire, initiée un 19 novembre 1941.








