
Dans l’univers Disney, grandir ne signifie pas devenir plus fort, mais apprendre à comprendre le monde et les autres. La magie y sert surtout à transmettre, à expérimenter et à se tromper pour mieux avancer. La véritable grandeur naît de la connaissance, de l’empathie et du chemin parcouru plutôt que du pouvoir ou du destin.
C’est précisément cette philosophie qui s’incarne dans un film sorti un jour de Noël, le 25 décembre 1963 : Merlin l’Enchanteur.
Chapitre 1 – Un film au cœur d’une période de transition
Au début des années 1960, les studios Disney ne sont plus ceux des grandes révolutions techniques des décennies précédentes. Les chefs-d’œuvre fondateurs — Blanche-Neige, Pinocchio, Fantasia, Bambi, Cendrillon, Peter Pan ou encore La Belle au bois dormant — ont déjà posé les bases d’un empire culturel. Mais cette excellence a un coût : des productions longues, complexes et extrêmement onéreuses.

Parallèlement, les priorités évoluent. La télévision prend une place majeure, les films en prises de vues réelles se multiplient et, surtout, les parcs à thème deviennent un axe central avec l’ouverture de Disneyland en 1955 et les projets qui suivent.
Dans ce contexte, l’animation doit se transformer : devenir plus souple, plus rapide, parfois plus modeste visuellement, sans perdre son âme. Merlin l’Enchanteur, présenté au public le 25 décembre 1963, incarne parfaitement cette transition.
Chapitre 2 – De la littérature à l’écran : une gestation longue et complexe
Pour comprendre ce film, il faut remonter à la fin des années 1930, en Angleterre. L’écrivain britannique T. H. White publie The Sword in the Stone, un roman qui revisite la légende arthurienne à travers l’enfance de son futur roi. Loin des exploits héroïques, le récit se concentre sur l’apprentissage, les erreurs et les tâtonnements.
Merlin y apparaît comme un personnage singulier, vivant à rebours du temps, conscient des catastrophes à venir et convaincu que seule l’éducation peut préparer un souverain meilleur que ses prédécesseurs.

Séduit par cette approche intime et pédagogique d’un mythe universel, Disney en acquiert les droits dès 1939. Mais l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale bouleverse les plans : les studios sont partiellement mobilisés pour l’effort de guerre, les projets s’accumulent, certains sont abandonnés ou mis en pause. L’adaptation restera ainsi dans les tiroirs pendant près de vingt ans.

Lorsque le projet refait surface, le scénario est confié à Bill Peet, figure majeure du studio. Il simplifie le roman, en conserve l’essence et le transforme en une suite d’épisodes initiatiques. La réalisation est assurée par Wolfgang Reitherman, vétéran de l’animation Disney.
Sous sa direction, le film adopte un style plus direct et plus nerveux. Les contraintes budgétaires conduisent à l’utilisation de la technique Xerox, donnant au dessin un trait plus brut. Les animateurs se concentrent davantage sur le mouvement, l’expression et le comique de situation, insufflant une énergie nouvelle à l’ensemble.
Chapitre 3 – Une pédagogie en images : personnages et structure atypiques
Contrairement aux magiciens traditionnels, Merlin n’est pas un lanceur de sorts spectaculaires. Il est avant tout un pédagogue, utilisant l’humour, l’imprévu et la transformation comme outils d’enseignement. Sa magie ne sert pas à impressionner, mais à faire comprendre.
Cette vision influence profondément la structure du film. Plutôt qu’une intrigue dramatique continue, le récit se compose d’une succession de leçons : les personnages deviennent poissons, écureuils ou oiseaux afin d’explorer des principes essentiels de la vie. Ces séquences peuvent presque être vues comme des courts-métrages intégrés au long métrage, témoignant du travail de simplification et de réorganisation nécessaire pour adapter un matériau littéraire dense.
Le héros lui-même s’inscrit dans cette logique. Arthur, surnommé Moustique dans la version française, est tout sauf un héros flamboyant. Maladroit, humble, presque invisible, il incarne l’ordinaire. Sa force réside dans l’accumulation d’expériences et de petites victoires intérieures, et non dans la puissance ou la ruse.

La musique accompagne cette approche. Composée par George Bruns et les frères Sherman, elle se distingue par son absence de grand lyrisme. Elle souligne l’humour, rythme l’action et adopte une légèreté presque jazzy, créant une complicité avec le spectateur plutôt qu’un sentiment d’épopée grandiose.
Chapitre 4 – Réception, héritage et symbolique d’un film charnière
À sa sortie, certaines critiques reprochent au film un manque de profondeur dramatique et le fait que l’épisode central de l’Épée dans la Pierre soit relégué au second plan. Pourtant, le public accueille favorablement Merlin l’Enchanteur, qui rencontre un succès honorable au box-office malgré une forte concurrence durant les fêtes.

Parmi les scènes les plus marquantes figure le duel entre Merlin et Madame Mim, sorcière extravagante et anarchique. Courte mais mémorable, cette séquence offre une liberté totale à l’animation : transformations absurdes, rythme effréné et inventivité débridée. Derrière son apparente fantaisie, elle porte un message clair : la victoire ne passe pas par la force, mais par la connaissance.

L’épisode de l’épée dans la pierre, quant à lui, survient presque par accident. Arthur n’agit ni par ambition ni par désir de gloire, mais par simplicité. C’est précisément cette absence de volonté de prouver quoi que ce soit qui le rend digne de devenir roi, comme si toutes les leçons précédentes l’avaient préparé sans qu’il en ait conscience.
Merlin, alors, s’efface volontairement.

Ce choix résonne fortement lorsqu’on sait que Merlin l’Enchanteur est le dernier long métrage d’animation sorti du vivant de Walt Disney. Trois ans plus tard, sa disparition laissera le studio face à une période d’incertitude. Le Livre de la Jungle, en 1967, sera le premier film entièrement achevé après sa mort, poursuivant à son tour cette idée de transmission et d’héritage.
Conclusion
Merlin l’Enchanteur est un film charnière. Il clôt une époque sans la célébrer, ouvre la suivante sans la définir pleinement, et se tient entre les deux, comme Arthur entre l’enfance et l’âge adulte.
Dans un monde où la réussite est souvent associée à la performance immédiate, il rappelle la valeur du temps, de l’expérience et de l’erreur comme chemins essentiels de l’apprentissage.
Un film discret, sans fracas, mais profondément durable — né un 25 décembre 1963.







