
Au cœur de l’effervescence créative des studios Disney dans les années 1960, une mélodie se distinguait par sa simplicité et sa profondeur. Chaque vendredi, Walt Disney avait pour habitude de demander aux frères Richard et Robert Sherman de venir dans son bureau pour la jouer.

Ce rituel hebdomadaire, répété avec constance, témoignait de l’importance singulière qu’il accordait à ce morceau : au-delà de la musique, il y voyait une véritable leçon de vie. Pour lui, « Nourrir les P’tits Oiseaux » représentait l’idée que de petits gestes, même modestes, peuvent avoir un impact profond sur le monde et sur les autres.
Cette chanson incarnait à ses yeux la vision de Disney : utiliser le cinéma pour transmettre des valeurs humaines universelles, éveiller l’empathie et inspirer les spectateurs à agir avec bienveillance.
La genèse d’une chanson emblématique
« Nourrir les P’tits Oiseaux » (Feed the Birds, en version originale) est une chanson écrite par les frères Sherman pour le film Mary Poppins en 1964.
Elle est devenue célèbre non seulement pour sa beauté musicale et sa douceur, mais aussi parce qu’elle était considérée comme la chanson préférée de Walt Disney, symbole du cœur émotionnel et moral du film.

Ce fut la première chanson achevée pour Mary Poppins, et elle eut une importance capitale dans la définition de toute l’ambiance musicale du long-métrage.
Lors de sa présentation à Pamela L. Travers, l’autrice des livres originaux, celle-ci la jugea « jolie » mais peu adaptée à la voix masculine de Richard Sherman, qui l’interprétait lors de la démonstration. Après une intervention de la secrétaire du studio, Travers finit par accepter la chanson, bien qu’elle eût une préférence pour la mélodie traditionnelle Greensleeves, jugée plus conforme à l’ambiance édouardienne de son œuvre. C’est donc à contrecœur qu’elle valida finalement l’utilisation des compositions des frères Sherman dans le film.
Un hymne de douceur au sein du film
Contrairement aux chansons plus vives et humoristiques de Mary Poppins, « Nourrir les P’tits Oiseaux » se distingue par son ton lent, doux et respectueux – presque religieux. Ce contraste renforce sa portée émotionnelle et souligne des passages clés du récit.

Le thème apparaît dès l’ouverture du film, installant une atmosphère empreinte d’émotion et de tendresse.
Julie Andrews interprète la chanson en berceuse pour endormir Jane et Michael Banks, tout en tenant une boule à neige représentant la cathédrale Saint-Paul : les flocons deviennent des oiseaux tournoyant autour du monument, et le spectateur découvre la Femme-Oiseau vendant des sacs de miettes à deux pence.

Plus tard, la mélodie revient lorsque M. Banks marche vers sa banque : il s’arrête devant les marches où la Femme-Oiseau se tenait autrefois. Cette scène illustre l’importance morale du morceau, devenu fil conducteur émotionnel du film.
Ainsi, la chanson transforme un geste simple – nourrir les oiseaux – en métaphore puissante de la charité, de la bienveillance et de l’attention portée aux autres, trois valeurs centrales du film.

Les frères Sherman rapportent d’ailleurs que Walt Disney, chaque fois qu’ils lui jouaient la chanson, concluait par : « C’est de ça qu’il s’agit. Bon week-end, les gars. » Pour lui, « Nourrir les P’tits Oiseaux » exprimait le message fondamental de Mary Poppins : la valeur des petits gestes, la bonté et la générosité. Ce message résumait sa propre philosophie de vie, celle d’un homme simple pour qui le plus beau cadeau était de partager avec les autres.
Une interprétation et un héritage inoubliables
Dans sa version originale, la chanson doit beaucoup à l’interprétation magistrale de Julie Andrews. Sa voix pure et d’une douceur presque irréelle incarne à la perfection la délicatesse et la profondeur morale du personnage de Mary Poppins.
Elle ne chante pas simplement une berceuse : sa diction précise, son souffle maîtrisé et la limpidité de son timbre transforment la mélodie en un moment suspendu, empreint de bienveillance.
Dans la version française, Éliane Thibault reprend ce rôle avec une sensibilité tout aussi délicate.

Malgré sa discrétion, la chanson a eu un retentissement culturel durable. On en retrouve de nombreux clins d’œil dans l’histoire du cinéma :
– Dans Il était une fois…, une vieille femme vend de la nourriture pour oiseaux « deux dollars le sac ».
– Dans Maman, j’ai encore raté l’avion, Brenda Fricker incarne un personnage semblable à la Femme-Oiseau.
– Et la série Les Simpson en propose une parodie célèbre dans l’épisode Shary Bobbins.

Ces références illustrent combien « Nourrir les P’tits Oiseaux » est bien plus qu’une chanson de film : c’est une leçon de vie intemporelle, alliant musique, émotion et morale.
Elle incarne parfaitement l’approche de Walt Disney – créer des œuvres qui touchent l’âme tout en transmettant des valeurs humaines universelles – et celle des frères Sherman : composer des mélodies simples mais chargées de sens, capables d’émouvoir toutes les générations.
Conclusion
« Nourrir les P’tits Oiseaux » rappelle que la bonté est accessible à tous et que les plus petits gestes peuvent transformer le monde. Par sa douceur et sa profondeur, cette chanson continue de murmurer une vérité simple : la beauté de la vie se trouve dans la générosité du cœur.






